Aujourd’hui je vous emmène dans l’univers de Wojtec Grabek, Aka Grabek. On part en Pologne, un petit pays qui fut rayé de la carte à plusieurs reprises mais qui résiste et qui a produit une belle quantité de musiciens obsédés par la texture, la mémoire et cette tension entre l’intelligible et l’intime. Grabek est violoniste à la base mais il a choisis un bestiaire d’instruments électroniques pour donner vie aux morceaux et albums qu’il compose lui-même, de façon assez artisanale, loin des outils d’intelligence artificielle qui ne font que faire un dégueuli de notes absurdement juxtaposées. Il a compris très tôt que la technologie n’était pas un masque mais juste un outil, comme une bonne vieille pioche, ou une grosse scie capable de vous débiter du bois et des matériaux bruts en petits morceaux.
Ne lui donnons aucune étiquette, aucun genre, prenons ensemble un chemin plus intéressant, celui des espaces, des essences, des creusets primitifs dans lesquels la soupe des sensations naît.
Si je mets cet artiste dans le blog, si je lui consacre de nombreuses lignes c’est parce qu’il touche quelque chose de très spécial, un point que vous allez immédiatement comprendre :

On parle ici du non-dit, de ce qu’on ne sait pas dire. Sa musique agit de manière troublante parce qu’elle touche ce que l’on croyait enfoui, ce qu’on avait vitrifié. Elle réveille les zones que l’on avait recouvertes de distractions, de rationalisations, de silences, ces silences au début subis mais ensuite appris et récités par cœur. Tout ce que l’on fait pour recouvrir d’un drap tout ce qui ne peut pas se nommer, précisément parce que dès qu’on en parle, on le trahit.
Les mots sont un compromis, même maîtrisés ceux-ci peuvent être ingrats, si vous leur demandez, les auteurs peuvent vous en toucher deux mots. La musique, elle est honnête, elle ne négocie pas avec ces traductions, elle est un canal ouvert sur l’essence, le magma, le corium incandescent qui coule quelque part en vous.
La musique de Grabek permet à l’auditeur de toucher avec l’esprit un état de ressenti brut, elle suspend le besoin de dire, autorise le non formulé, le non stabilisé sémantiquement, et c’est pour ca qu’elle touche, pas parce qu’elle vous raconte quelque chose dont vous n’avez rien à faire, l’histoire de quelqu’un d’autre mais bien parce qu’elle parle de vous, parce qu’elle empêche la trahison de vos sentiments que constitue le langage. Sa musique déclenche des résonances, vous donne accès à l’indicible.
Grabek est, de son premier contact avec la pratique musicale, un violoniste. Vous pensez sûrement en première image à des crincrins qui surjouent le pathos. Rien de cela ici, tout est retenu, pudique, intérieur. La musique comme langage universel qui refuse de préciser quelle est l’histoire, si c’est une histoire personnelle, si c’est un deuil, si c’est une renaissance, elle dit : vous êtes libre d’être tout ce que vous voulez, il n’y a aucune clé à trouver, aucun mystère, c’est juste chez vous, ce bel endroit où vous êtes libres et que vous tentez de protéger (de ceux qui ne vous comprennent pas) et de le partager avec tout ceux que vous aimez.

La découverte de sa discographie est une sorte de pèlerinage, vous irez vers une belle compréhension globale de son œuvre en commençant par des albums assez anciens, les plus proches de son initiative initiale.
Commencez par Duality, un album qui résume tout ce que je viens de vous dire et qui pour cela devra s’ingurgiter en entier. (Par pitié prenez le temps ou laissez vous le plus tard, ce genre de disque ne peut pas être parcouru en coup de vent).
Ensuite partons, plus de 25 ans dans le passé pour nous poser sur le magnifique “Imagine Landscape”, un album qui est dans ma short list des trucs absolument incroyables, que cette quête incessante de musique et ce blog m’ont permis de trouver au fil des ans.
Et finissons (enfin finissons, non parce que la discographie est vaste, et je vous invite à vous y perdre sans attendre) par l’excellent “Tiny Melodies”, le plus cinématographique de tous.
Et le plus important, prenez soin de vous.