Aujourd’hui je vous emmène dans l’univers de Vegyn. Il est britannique, il est DJ, producteur, graphiste. Un garçon qui ne manque pas de ressort dans son processus créatif. Il est né dans une famille où la pratique artistique était bien ancrée et son père, Phil Thornalley a été producteur de l’album Pornography de The Cure avant d’en devenir membre à la basse. Lui s’appelle Joseph et à 32 ans il a déjà été acclamé dans les milieux musicaux pour ses production de Frank Ocean, ses interventions avec Travis Scott, JPEGMafia, James Blake. Ces artistes évoluent dans des champs lexicaux relativement commerciaux et mainstream mais ça c’était jusqu’au 31 mai 2023 quand est sorti « The Head Hurts but the Heart Knows the Truth » le premier album de Headache.

Un projet qui m’a longtemps fasciné avant de finir par provoquer chez moi quelque chose de beaucoup plus inconfortable : le doute. 

Pas ce doute agréable que certaines œuvres expérimentales savent installer pour nous pousser à réfléchir, mais un doute plus profond, presque structurel et qui m’a troublé, sur ce que j’étais réellement en train d’écouter et surtout sur ce que je ressentais face à cette musique.

Lors de la sortie de cet album une mention discrète, « performed by AI » avait été mise en mention mais fut retirée de tous les supports de diffusion. C’est à cette époque que Reddit s’est pris de passion pour l’album et que les troubles ont commencé.

Ce qui m’a dérangé avec Headache n’est pas l’utilisation d’une voix artificielle, fût elle issue de l’intelligence artificielle. Dit comme ça ce serait même absurde venant de quelqu’un qui fait et écoute de la musique électronique depuis des décennies. Toute cette musique est construite sur des outils opaques, des machines, des accidents techniques, des détournements et parfois des procédés que même ceux qui les utilisent ne comprennent pas totalement eux-mêmes. Je le sais parce que parfois je suis incapable de dire comment est produit une sonorité. Un synthé est il modulé par une enveloppe de sample, ou l’inverse, les procédés sont de plus en plus complexes. Un simple synthétiseur est déjà une boîte noire. Une reverb granulaire l’est tout autant. Une bonne partie de l’histoire de la musique moderne repose sur des technologies qui fabriquent des illusions, des territoires sonores inexistants, des présences artificielles. Et personne ne demande à un musicien de détailler le fonctionnement mathématique de ses oscillateurs avant d’être ému. Alors pourquoi ai- je vécu ce malaise ?

Si ce n’était pas un problème avec l’artificialité, cela devait provenir de quelque chose de plus profond, de plus humain, quelque chose à voir avec la confiance.

Je sais que je suis incapable de séparer les artistes de ce qu’ils sont, de ce qu’ils disent ou de ce qu’ils font. Pas dans une logique morale simpliste où il faudrait exiger des artistes qu’ils soient exemplaires, je suis peu friand de morale, mais parce qu’une œuvre reste pour moi le prolongement d’une présence humaine, une sorte de pacte humain, un contrat qui lui est parfaitement moral. Quand quelqu’un chante, écrit ou compose, je projette forcément quelque chose de cette personne dans ce que j’écoute. Je ne consomme pas uniquement une suite de sons, j’écoute aussi une intention, je traduis tous les textes de tout ce que j’aime, j’explore les fragilités de l’artiste, je cherche ce qui se trouve entre les lignes et je vibre de vous le partager.

Malheureusement je me retrouve aujourd’hui seul devant ce problème et je réalise aujourd’hui que je ne peux pas non plus séparer la musique des moyens employés pour la produire, surtout quand ces moyens deviennent eux-mêmes le cœur du projet. J’ai d’ailleur un mot pour ceux qui me lisent et savent à quel point je suis sensible aux questions de la technologie dans la musique et à quel point j’apprécie que les artistes qui me touchent traitent par leur prisme ces sujets complexes qui racontent bien plus de choses qu’une chronique musicale ne peut aborder de façon traditionnelle.

Avec Headache, le problème est précisément là : le procédé manque d’être honnête. La voix générée artificiellement n’était pas annoncée clairement au départ. Évidemment, certains répondront que des artistes utilisaient déjà des dictées magiques ou des logiciels primitifs sur des Commodore dans les années 1990 à 2000 pour créer des vocals étranges sans forcément le préciser. Mais la différence est immense. À l’époque, tout le monde comprenait immédiatement ce qu’il entendait. Le dispositif faisait partie du son lui-même, que ce soit des synthèses ou des retouches. Ici, la voix n’est pas un détail esthétique ou un simple effet de texture perdu dans un morceau. Elle porte l’intégralité de l’album, elle devient le vecteur principal de ce texte absolument étrange et chargé d’émotion, de l’intimité et du récit. C’est exactement à partir du moment où cette présence-là devient artificielle sans que le pacte soit clairement annoncé que tout se fissure.

Ce fut je dois bien vous l’avouer la première fois que la confiance rompue avec cette sensation de fracas retentissant entraînant pour ma part le doute sur tout le reste de ses albums. On commence à se demander si les textes eux-mêmes ne sont pas des hallucinations statistiques guidées par un humain cherchant simplement à déclencher une réaction émotionnelle. Et c’est là que quelque chose devient profondément troublant. Une émotion artistique repose normalement sur une forme d’empathie : des humains racontent des récits, des sensations, des douleurs ou des obsessions que d’autres humains reconnaissent en eux-mêmes. Même les œuvres les plus abstraites gardent cette idée d’un vécu ou d’une nécessité intérieure à les exprimer, par tous les moyens légaux. Mais que devient cette émotion si elle est produite par un système dont le seul objectif est d’imiter les formes capables de nous toucher ? À quel moment cesse-t-on de partager quelque chose avec quelqu’un pour simplement réagir à un stimulus optimisé et statistique ?

Au-delà du dérangement je dois vous avouer la peur qui m’a envahie. La peur de la possibilité qu’un jour nous soyons sincèrement bouleversés par des productions artificiellement générées, conçues statistiquement pour provoquer ce bouleversement provoquant l’effondrement de la frontière avec les œuvres maladroites, humaines, traversées par des contradictions réelles. Je ne veux pas être ému par des produits, des objets capables de simuler parfaitement les signes extérieurs de l’émotion.

Le pire dans tout cela n’est même pas l’existence de ces œuvres, mais le doute qu’elles installent durablement dans notre rapport à la musique. Car perdre confiance envers un artiste est sans doute ce qu’il peut arriver de pire dans une relation « fan /artiste ». Une fois ce doute installé, on ne sait plus très bien ce qui parle, ce qui est vécu, ce qui est calculé, ni même ce que l’on ressent réellement soi-même.

Je déteste maintenant ces albums, et bien entendu je ne présume pas de votre propre appréciation, car vous avez le droit de les aimer, après tout les arrangements et ces foutus textes sont incroyablement bons, bouleversants. Après les avoir extraits et étudié je ne peux malheureusement maintenant plus penser sincèrement qu’ils furent écrit par un être humain, et Francis Hornsby Clark l’auteur présumé cité en crédits de ces incroyables mots est un fantôme et sûrement une pirouette, un mensonge poli pour ne pas avouer l’ampleur de ce qui a été fait, et qui sera malheureusement reproduit encore par d’autres dans un avenir qui ne m’emballe absolument pas.

Excusez moi pour la longueur de cette chronique, je crois que j’en avais un peu lourd.

Contrairement à toutes mes habitudes, les deux albums n’ont plus leur place ici, je vous laisse libre de les trouver, de vous faire votre propre avis.

Il s’appellent « The Head Hurts but the Heart Knows the Truth » et « Thank You For Almost Everything ».

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