Aujourd’hui je vous emmène dans le nord de la Russie, en Carélie, dans l’univers de Sergey Suokas, un musicien et compositeur qui mérite qu’on s’arrête un peu sur son travail, mais aussi sur ce qu’il raconte de notre monde devenu fou. Juste avant de vous parler de musique (on m’a déjà dit que ces chroniques musicales manquaient de musique alors autant abonder dans ce sens), j’ai envie de vous parler d’un pays dont on ne semble plus pouvoir regarder que les frontières, les dirigeants et les crimes commis en son nom.
La Russie, ce pays immense dont la richesse humaine, artistique et culturelle est aujourd’hui complètement écrasée sous le poids de la politique de Vladimir Poutine, ce psychopathe dénué de toute forme de morale et habité par une vision schizophrène du monde qui l’entoure. Oui la Russie c’est avant tout la guerre d’une stupidité infinie menée contre l’Ukraine, c’est les vies détruites et les souffrances infligées à son peuple.
Malgré tout et contre toute forme d’automatisme de pensée, je refuse de confondre un état avec tous ceux qui vivent sous son autorité. Je refuse qu’un passeport devienne une condamnation morale et qu’on réduise des millions d’individus à la politique de ceux qui prétendent les représenter sans aucune légitimité. Il existe dans tous les pays des artistes, des intellectuels, des voix dissidentes, des gens qui créent, qui aiment, qui doutent et qui tentent de préserver des espaces de liberté dans ces espaces devenus dangereux et qui se réduisent de jours en jours.

Sergey Suokas fait partie de ces artistes qui nous permettent de regarder ailleurs que dans la direction qu’on nous impose.
Il est né en 1986 à Petrozavodsk, une ville de Carélie, c’est très proche de la Finlande dans le nord. Il a grandi au contact des musiques électroniques des années 90, du big beat à la drum’n’bass, avant de s’intéresser aux formes beaucoup plus abstraites de l’electronica européenne et à la techno minimale. Il n’a appris qu’un seul instrument, la batterie, le reste il l’a découvert en mode DIY, en manipulant des instruments et des bandes magnétiques, en cherchant ce que le son pouvait lui offrir avant même de savoir comment le produire correctement. Une approche plastique du son comme une matière.
Alors venons en au point puisque c’est ce qui est attendu. C’est quoi sa musique ?
Sa musique c’est une sorte d’hydre à deux têtes, une chimère étrange. D’un côté, une techno profondément répétitive, obsessionnelle, des patterns qui tournent et tournent encoe, se superposent, s’entrelacent, des « Perfect Loops ». Comment fait il pour donner vie à ce Frankenstein sonore ? La réponse est dans les microvariations, de l’ordre du presque imperceptible, des détails cachés comme le diable, des textures inattendues, des respirations, de minuscules accidents qui viennent animer le mix.
C’est un tour de magie, et cet enchantement donne à sa musique ultra séquencée toute la profondeur intellectuelle de l’IDM, sans jamais lui retirer sa dimension physique, sa pulsation, cette énergie potentielle et cinétique, cette capacité presque quantique à faire bouger les corps.
Une sensibilité dans ce qui ne devrait être qu’une succession mathématique d’événements sonores. Sa techno n’est pas froide, elle est habitée, pleine de mouvements intérieurs, comme si les séquenceurs avaient appris à hésiter, à se souvenir, à éprouver quelque chose.

Et puis il y a cette seconde tête sur notre étrange créature.
Celle qui, en 2016, publie The New Cycle, un album absolument fascinant construit sur une idée qui ressemble à une contradiction. Faire de la musique électronique sans instruments électroniques. L’antithèse de l’électronique.
Il prend des violons, des violoncelles, une contrebasse, des flûtes, un saxophone, des percussions, un piano, des instruments traditionnels caréliens (intéressez vous d’ailleurs au sujet le bestiaire est fantastique dans sa palette de sonorités), et transforme toute cette matière acoustique en une structure architecturée qui possède le langage de la techno, la chaleur de l’expérimental classique. Les sons sont enregistrés, découpés, assemblés, réorganisés, et la répétition devient un automate orchestral. Ce ne sont plus les machines qui imitent les instruments, ce sont les instruments qui remplacent les machines pour former un orchestre qui aurait appris à penser comme un séquenceur.
Il ne cherche pas simplement à mélanger deux genres. Il efface la frontière qui les sépare, il les fait exister symbiotiquement. Il mets de coté toutes ces petites cases dans lesquelles nous aimons tant ranger les choses parce que nous sommes infoutus de les comprendre.
En 2022 Sergey Suokas a participé à la création musicale du film Before We Move, un documentaire d’Aleksandr M. Vinogradov consacré à Misha et Otar, un couple gay de Saint-Pétersbourg qui organise des rencontres autour du tango queer. Une réappropriation d’une danse traditionnelle dans laquelle les rôles ne sont plus déterminés par le genre des partenaires. Une histoire d’amour, de danse et de liberté, mais aussi celle de deux hommes confrontés à une homophobie qui les pousse à envisager l’exil.
Retour au réel, en novembre 2023, la Cour suprême russe a classé le prétendu « mouvement international LGBT » comme organisation extrémiste. Depuis, les poursuites, les condamnations et les persécutions se sont multipliées. Un drapeau arc-en-ciel peut devenir une pièce à conviction, la défense de droits fondamentaux peut être assimilée à une activité criminelle.
Non Lambda il ne faut pas tout politiser… Mais bien sur que si ! La musique et la création artistique est le premier des actes politiques. Ce n’est pas pour rien que tous les régimes autoritaires font tout ce qu’ils peuvent pour faire disparaitre la culture, les arts, ce n’est pas pour rien !
Dans sa musique, Suokas refuse que les catégories décident à sa place de ce qu’il a le droit de créer. Dans Before We Move, des danseurs refusent que leur genre décide à leur place de ce qu’ils ont le droit d’être. Ce sont exactement les mêmes combats et ils nous parlent tous les deux de notre capacité à nous affranchir de cadres que d’autres veulent nous imposer.
Et si je tiens autant à vous parler d’un artiste russe aujourd’hui, c’est aussi parce que je refuse de laisser le régime de Vladimir Poutine devenir le seul visage de la Russie. La responsabilité d’une guerre et la condamnation d’un pouvoir ne doivent jamais nous dispenser de regarder les individus. Ce serait abandonner une partie de ce que nous prétendons défendre, cette humanité que nous sommes de moins en moins légitimes à revendiquer.

La musique de Sergey Suokas ne changera pas le monde à elle seule, et ce serait lui faire porter un poids absurde que de le lui demander. Par contre elle nous rappelle qu’un être humain peut créer quelque chose qui échappe à toutes les assignations, qu’il existe toujours des passages entre les cultures, les idées, les sensibilités et les façons d’habiter le monde.
Je vous propose de commencer par vous plonger dans The New Cycle, on rentre directement dans le vif du sujet.
Passez ensuite à Yala Po, c’est sorti en 2025 et c’est une plongée dans les métaux et les gamelans, le tout porté par la même dynamique créatrice.
Et pour les amateurs de techno je vous propose de finir sur les 10 albums (oui 10) « Unrealeased », et pour contrarier votre esprit cartésien je vous propose de les écouter en remontant du X vers le I (donc en antéchronologique). Faites z’y confiance, si vous êtes arrivés à dans là chronique c’est que vous savez que je ne me moquerai jamais de votre expérience.
Prenez soin de vous.